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Les musiques traditionnelles seraient-elles plus perverses que les musiques urbaines ?

De nos jours, au Tchad comme dans d’autres pays, on reproche à beaucoup de chansons de porter des lyrics trop explicites : vulgarité, érotisme, sexe, dépravation, pornographie orale… Le phénomène est tel que certains parents interdisent même à leurs enfants d’écouter de la musique urbaine pour les préserver de toutes ces grossièretés. Très souvent, ces jeunes sont encouragés à écouter des louanges du Seigneur, du gospel qui véhicule des paroles d’amour, d’espoir, de bonté… Ou alors, on leur clame le retour à la source, à l’africanité, à la musique traditionnelle… Oui c’est beau et on est d’accord que la plupart des musiques que nous les connaissons bien aujourd’hui sont d’inspiration africaine ! Mais peut-on pour autant affirmer que le répertoire musical moderne est plus explicite que le répertoire traditionnel ? 

Dans ce billet, je vous parlerai de mon expérience personnelle, de ma petite connaissance de la musique en général et des musiques dites traditionnelles de chez moi.

Des percussionnistes entourés de femmes qui chantent et dansent. Crédit Photo : Say Baa

Les influences musicales de mes années d’enfance et d’adolescence…

Comme beaucoup, j’ai commencé à écouter de la musique très tôt à l’époque des casettes et CDs, j’écoutais aussi les nouveautés africaines directement sur la radio Africa N°1 ou sur RFI. A la maison, on écoutait de la musique tchadienne, congolaise, malienne et sud-africaine principalement. Pour tout vous dire, elles étaient rares les musiques dont je comprenais vraiment le sens des paroles. A l’époque des MP3, je devenais de plus en plus autonome sur les choix des musiques que je voulais écouter. A cette époque, j’ai commencé à assister à la mise en chant du sexe, en toute autonomie…

…Écoutant du ‘’Fuck you’’, ‘’Niques ta mère’’… Mais plus encore :

‘’J’ai taché tes draps, désolé, je visais ton visage’’ 

‘’Sois une gentille fille maintenant, / Retourne-toi et prends ces coups de fouet, / Tu sais que tu aimes ça comme ça / Tu n’as pas à te battre / Voici une piqûre d’oreiller… ça’’, 

‘’J’ai connu une fille nommée Nikki / Je suppose que vous pourriez dire qu’elle était un démon du sexe / Je l’ai rencontrée dans le hall d’un hôtel / Se masturber avec un magazine / Elle a dit comment aimeriez-vous perdre du temps / Et je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la petite Nikki broyer.’’

Avouez que ces paroles sont très orientées, elles donnent une image négative des femmes, on peut difficilement faire mieux en termes de perversité…

Des chanteurs de renoms comme Charles Aznavour, Brigitte Bardot, Johnny Hallyday, Georges Brassens (que j’écoute beaucoup) … ont déjà vu leurs œuvres censurées criant au scandale à leur époque ! Il faut dire qu’aujourd’hui encore les musiques des artistes que nous connaissons et consommons très souvent à l’instar de Booba, Shay, Damso, du groupe Kiff No Beat… ne passent pas à côtés des oreilles chastes de certains mélomanes. Mais la différence aujourd’hui, c’est qu’on a comme l’impression que les paroles explicitent choquent de moins en moins, elles ont été banalisées. On croirait même qu’on pourrait dire bonjour à une personne par une expression sale du genre : ‘’Yo, niques ta race !’’ Et trouver cela cool !

Say Baa sur une scène au Cameroun en 2014

Vers 1980, du côté du pays de l’oncle Sam, on a assisté à la création du Parents Music Resource Center, consistant à apposer des étiquettes d’avis parental (Parental Advisory) sur les albums dont le contenu était jugé inapproprié, trop explicite…

Dans les années 50, 3% des titres classés dans les charts parlaient de sexe, dans les années 70, ils passent à 40%, en 2009, ils sont 92% à y faire allusion. Depuis, on assiste à une progressive hyper sexualisation des textes et de leurs interprètes.

Mais peu importe les avis des uns et des autres à ce sujet, les grands noms de l’industrie musicale sont d’accord sur une chose : le sexe fait vendre !

L’appel à la haine et les paroles violentes

Dans la musique urbaine, il ne s’agit pas que du  »sexe » mais aussi beaucoup de haine ! Un peu trop peut-être : « On leur pisse dessus ! » des paroles contre les forces de l’ordre par le groupe NTM, ou Abdul X qui dit à propos des policiers : « Si t’en vises un, tue-le (…) mets-lui une balle dans sa race » ; ou encore Nick Conrad : ‘’Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs / Attrapez-les vite et pendez leurs parents, / Ecartelez-les pour passer le temps, / Divertir les enfants noirs de tout âge petits et grands ». Et Jo le Pheno qui targue : « J’pisse sur la justice et sur la mère du commissaire ».

Ces paroles, c’est aussi ce qu’écoutent les enfants, grands consommateurs de musiques urbaines. Face à ces paroles de haine, peut-on dire qu’on a franchi la ligne rouge ? Que c’est bien pire que de parler de sexe dans un chant ?

Sexualité et musiques traditionnelles africaines

Laissons un moment le monde de la musique urbaine de côté, que ce soit de la pop, du hip-hop, du rap… et attaquons-nous à nos musiques traditionnelles africaines et plus précisément à leurs paroles (ici, je vous parlerai de quelques genres musicaux traditionnels que je connais et dont je comprends les langues).

Comme la musique ‘’moderne’’, les chants traditionnels africains n’ont pas tous les mêmes vocations. Certains invoquent les divinités, d’autres honorent et glorifient les légendes. De la même façon, certains sont très lyrics et d’autres plus rythmés… Dans ce mélange de genre et de styles, nous avons des musiques qui ont vocation à parler de la sexualité comme si le tabou s’amenuisait dans l’harmonie des mélodies et le sexe est ainsi hissé sur un piédestal. Le tout chanté aussi bien par des hommes que par des femmes.

Chez nous, les musiques sont différentes et s’exécutent selon les circonstances. C’est le cas dans plusieurs cultures. Ainsi, on aura des chants et des danses dédiés à la fertilité. Les textes très parlants sont suivis de pas de danse qui sollicite principalement la hanche et qui inviterait presque à ‘’l’accouplement’’. On retrouve ce rite dans plusieurs cultures.

Une danse de la région du Guéra au Tchad entre des jeunes filles et garçons. Crédit Photo : Say Baa

Au pays Tupuri, le Dilna (harpe archée) qui est un instrument de musique qui porte également le nom du genre musical est utilisé pour simplement raconter le vécu de celui qui l’exécute, ou une autre histoire, chanter l’éloge d’une figure emblématique du village, rendre hommage aux défunts…                                                                                         

C’est également un genre musical très porté vers le sexe social. Par exemple le célèbre chanteur Biyamo dit dans un de ses innombrables textes : ‘’Ma libido est explosive et je ne peux trouver du sexe parce que je suis à Touloum’’. Il raconte dans un autre dilna, une de ses aventures avec une nymphomane : ‘’Elle est insatiable, j’ai tout fait, mais rien n’y fait, je l’ai pénétré jusqu’aux testicules, mais elle était toujours insatiable.’’  ‘’Je lui ai demandé où se trouvait son clitoris, elle m’a répondu qu’il était juste là et que son trou (vagin) n’était pas loin, avec quatre poils pubiens autour’’. Un autre texte resté longtemps très controversé. Son auteur dit en gros que sa ‘’Chérie a un meilleur jeu de rein que sa maman…’’ Pour dire qu’il a sexuellement connu les deux.

Le Wouilé ou Lélé est chanté par des femmes de tous les âges. Cette musique est très riche en texte mais au-delà de sa vocation à dénoncer les tares de la société, beaucoup de compositions tombent très rapidement en dessous de la ceinture dans une vulgarité quelque peu déconcertante.

Je me demande bien si les vieux sont vraiment plus pudiques que la nouvelle génération ? A l’écoute des chants traditionnels, on se pose légitimement la question…

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Les effets des musiques ‘’sexuées’’ sur les enfants 

A priori, écouter de la musique aide à apaiser, à réduire l’anxiété, à se motiver, à se sentir bien, à libérer la dopamine… Mais quand on prend en compte les sens des mots, le contenu des lyrics, les avis divergent quant aux bienfaits (réels) de celle-ci.

Finalement, la question ne se pose plus (trop) parce que les enfants sont exposés (radio, tv, internet…) aux chansons et aux paroles osées avant même de savoir parler ! Ils intègrent un vocabulaire sexuel au même moment que les mots « maman » et « papa », sans comprendre tout le sens de ce qui est dit.

Toutefois, selon une étude américaine (American Academy of Paediatrics (2009). « Bad rap : Can music lyrics with negative references affect kids’ behavior? »), les paroles de chansons violentes, racistes, homophobes ou sexistes pourraient avoir un effet sur certains jeunes : des recherches ont démontré qu’il existe de possibles corrélations entre les préférences des adolescents pour certains genres musicaux et les comportements à risque.

Dites-moi en commentaire, si vous avez déjà écouté des chants traditionnels avec des textes osés. Je serai curieux de lire ces paroles…


Don de livres en braille : l’élan de cœur du Centre de Transcription et d’Edition en Braille de Toulouse à N’Djaména

Dans Le mariage du Ciel et de l’Enfer, William Blake disait : ‘’L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile et l’homme l’amitié’’. Il y a quelques mois de cela, des humains ont choisi de tisser la toile de l’amitié, fil après fil, sourire après sourire, passant par des questionnements et quelques incertitudes… Pour déposer dans ce nid du Centre de Ressources pour Jeunes Aveugles (CRJA) qui sert de rempart pour l’éducation des déficients visuels tchadiens, un brin de bonne humeur et surtout beaucoup d’amour. Celui de la lecture, de la promesse d’un voyage exaltant  »au bout des doigts », tout en autonomie dans le secret du partage entre auteur.e et lecteur.trice. 

C’est cet élan de cœur qu’a eu le Centre de Transcription et d’Edition en Braille (Cteb) basé à Toulouse en faisant un don de livres, de charades, de journaux, d’alphabets en braille pour les jeunes en situation de handicap visuel de N’Djaména au Tchad.

Les élèves déficients visuels du CRJA découvrant des livres en braille intégral.

Il y a quelques mois de cela, je me lançais dans un projet de bénévolat un peu hasardeux mais plein de sens pour moi : créer un club de lecture pour venir en aide aux jeunes déficients visuels du CRJA. Enthousiasmé par ce proverbe arabe qui dit : ‘’Si tu ne peux être une étoile au firmament, sois une lampe dans ta maison’. Avec des ami(e)s, nous nous sommes fait une raison. Donner de notre temps et de nos voix, pour palier à ce problème d’accès à l’éducation.

A lire : Tchad, un club de lecture pour jeunes aveugles voit le jour à N’Djaména

Une chose en entrainant une autre, et internet aidant, votre blog La fenêtre étoilée a servi de trait d’union entre le Cteb Toulouse et le CRJA de N’Djaména, grâce aussi à plusieurs personnes de bonne volonté qui ont facilité cette entreprise humaine ! Grâce à cette impulsion, nous avons été grandis d’une belle action en faveur des jeunes déficients visuels.

Un des enseignants en classe d’initiation au braille découvrant un des livres offert par le Cteb

Le 10 juillet dernier, le soleil sur la capitale tchadienne était incorrigible. Au CRJA, quelques élèves nous attendaient malgré le contexte particulier mêlant vacances et préparation des examens pour les 9 qui composent et/ou composeront le brevet d’étude du premier cycle et le baccalauréat.

Le député Béral Mbaïkoubou ancien élève du CRJA lisant un des nombreux livres en braille

Ce don de livres en braille intégral profitera à une quarantaine d’élèves, enfants et adultes, qui se formeront à la pratique du braille avec beaucoup d’aisance et qui seront en contact avec des livres adaptés à leur handicap.


L’urbanisme à N’Djaména : que deviendra ma ville dans trente ans ?

N’Djamena change. Énormément ! Me laissant nostalgique des ruelles étroites du quartier Paris-Congo, du bruit authentique des garages autos du quartier Cent fils, de la belle musique qui anime les rues du quartier Kabalaye, de la discrétion du quartier Sabangali, de la joyeuseté des enfants de Walia… 

Par-delà tout, une image restera à tout jamais graver dans ma mémoire. A cette époque, je devais avoir neuf ans à peine. C’était un matin dans le quartier Ridina, où j’étais avec maman qui achetait plusieurs bocaux d’encens chez une de ses amies. Il fallait marcher un peu avant de prendre un taxi pour retourner à la maison. C’est là qu’elle me montra un élégant et grand bâtiment construit tout en terre battue ! Elle me dit, c’est une maison en étage construite en poto-poto ! J’y croyais à peine, elle me laissa contempler ce bâtiment pendant quelques secondes avant de me prendre par la main. Nous-nous éloignâmes croisant des vendeurs d’eau avec leurs portes-tout chargés de bidons et des enfants qui faisaient du vélo dans la rue sans se soucier. 

Aujourd’hui encore, je voudrais revoir ce vieux bâtiment mais vous savez, N’Djaména n’est plus ce qu’elle était avant, l’architecture de la ville a changé, il y a un peu trop de briques cuites et de parpaings en ville, le bitume a augmenté également. A ce qu’il parait, la ville se modernise et c’est signe de richesse de construire comme le font les occidentaux. A ce qu’il parait, l’ingéniosité architecturale du beau bâtiment que j’avais eu la chance de voir dans le quartier Ridina il y a plusieurs décennies n’est plus digne de la capitale ! Tant pis peuple sao pour le savoir faire avec l’argile, sa maestria de la boue.

Mais alors, au nom de la modernité, quelle identité architecturale typiquement tchadienne gardons-nous pour la postérité ? Qu’allons-nous montrer aux yeux de l’histoire pendant que l’Égypte et le Soudan exhiberont fièrement leurs pyramides ou lorsque Tombouctou exposera l’élégance de son architecture soudanaise ?

Le tout premier grand immeuble de la capitale tchadienne. Crédit Photo : Djérabé Ndingar

Ma ville hier, ma ville aujourd’hui, ma ville demain

Aujourd’hui, quelques vestiges de N’Djaména semblent survivre au temps dans les quartiers Ridina et Mardjandafak. Mais tout évolue très vite, de sorte à ce qu’il faut avoir connu cette autre ville pour faire le lien avec ces maisons en terre battue qui avaient marqué de belles décennies de la capitale.

La ville devrait évoluer, il fallait l’anticiper mais je me refuse d’acquiescer que ma ville, ma capitale était une bourgade à cause de son architecture. Une bourgade aux yeux de qui finalement ? Du colon ou de la civilisation sao ?

Conséquences des inondations pluviales à N’Djamena. Crédit Photo : Abakar Brahim

Quel plan d’urbanisme pour N’Djaména ?

La ville de N’Djaména ces dernières décennies semble évoluer à l’anarchie, une horde de responsables d’institutions et du service de cadastre octroie et vend des terrains sans prendre en compte l’approche multirisques dans l’aménagement du territoire. Résultats, des maisons construites dans des zones sujettes aux inondations pluviales et fluviales parce qu’il n’existe pas de sensibilisation à la culture du risque auprès du public cible, au repère de crue… 

Encore faut-il assimiler la notion de drainage hydraulique, de digue, d’assainissement intégré au plan d’urbanisme…

Dans ces conditions-là, on est surpris que nos maisons modernes, résistantes parce que construites par des ingénieurs intellectuels ne résistent pas face aux intempéries mais que pendant ce temps, le village Gaoui à une quinzaine de kilomètres de N’Djaména, construit en terre battue, habité par des gens qui n’ont pas fréquenté, soit épargné en attendant d’être corrompu à son tour.

Eux, ont compris qu’il fallait réduire les risques de catastrophe en se basant sur la nature elle-même. Comme par exemple, habiter en hauteur des zones inondables.

A lire : Inondations à N’Djaména, entre impassibilité du gouvernement et désarroi de la population

N’Djaména dans 30 ans

N’Djaména dans 30 ans, serait-ce une ville enfin assainie suivant un bon plan d’urbanisation, ou juste un taudis de 6 millions d’habitants sans eau ni électricité ?

Dans trente ans, vivrons-nous dans des quartiers qui auront chacun un bon hôpital, de bonnes écoles, des parcs, des terrains de sports, des marchés… ou juste un fourre-tout ou les gens se marchent sur les pieds ?

Dans 30 ans, serons-nous fier de montrer à nos enfants une identité architecturale nôtre ou nous contenterons-nous de leur dire que ceci est une villa californienne et l’autre une maison moderne ?

Dans 30 ans, continuerons-nous de patauger dans les eaux d’inondations des quartiers Ambatta et Atrone, ou alors créera-t-on des bassins de rétention d’eau pour faire pousser du potager ou entretenir un jardin public qu’on aura créé à Amtoukouin ?

Dans 30 ans, amènerons-nous nos enfants dans des hôpitaux pour les faire soigner du paludisme ou alors, en visite dans une grande école de médecine, quelque part dans le quartier Habbena, qui aurait trouvé un remède contre le cancer ?

Dans trente ans…

Demain, si l’envie d’aller à New York pour apprécier l’insolence de ses grattes ciels me prenait, j’irai pour me donner le vertige.

Demain, si l’envie de visiter la muraille de Chine se manifestait, j’irai en Chine pour ce faire… En aucun cas, je voudrais voir les Champs Élysées à N’Djaména, les mêmes cabarets de Broadway à Farcha… 

Je rêve d’une ville authentique, avec son empreinte, sa singularité, FIERE !


Tchad : le slam, un rempart pour lutter contre les VBG ?

Samedi 26 juin, le hall de la bibliothèque nationale à l’air moins gai, non pas parce que ce grand bâtiment n’est pas beau, au contraire, mais plutôt parce que les grands portraits d’écrivains tchadiens qui y trônent semblaient effacés par celui décrivant les violences basées sur le genre, des femmes battues, injuriées, blessées, ensanglantées et même décédées.

Exposition photos sur les VBG dans le hall de la bibliothèque nationale. Crédit Photo : Say Baa

Dans une des nombreuses salles de la bibliothèque nationale sont assises environ 150 âmes, constituées majoritairement de jeunes dans un silence de cathédrale. Face à elles, des jeunes chanteuses et slameuses déchaînées face au micro décriant, dénonçant avec la plus grande énergie les problèmes finalement quotidiens dont elles et les femmes en général sont victimes.

Les VBG au Tchad, un mal plus encré qu’il en a l’air

Face au micro, ou devrais-je dire face à leurs peines, des femmes qui comme déchirées depuis toujours et qui continuaient de sourire parce que pour la société, c’était cool. Pour le peu que l’on soit attentif, chaque mot, chaque respiration, chaque hésitation dans la déclamation des textes racontaient beaucoup plus que ce que les oreilles pouvaient supporter entendre. Des jeunes femmes en miettes !

La chanteuse Bouchra Noora sur la scène. Crédit Photo : Say Baa

La plupart de ces artistes sont à peine sorties de l’enfance mais les histoires qu’elles racontent dans leurs textes ont le pouvoir de vous donner froid au dos. C’est alors qu’on se souvient que ces jeunes femmes étaient des élèves, qu’elles ont déjà reçu des visites d’oncles ou de cousins tordus dans leurs têtes, qu’elles ont très vite compris que mérite à la fac est très approximatif, que les premières expériences de travail ne sont pas toujours comme ce qu’elles imaginaient, qu’être des femmes et vivre dans cette société où rien ni personne ne peut leur garantir leurs droits ni la protection de ceux-ci est une réalité, que cette société est injuste et surtout, qu’elles n’y peuvent rien. Grandir dans la peur que ce mal est réel, que l’on peut y remédier mais qu’en fait, il n’y a personne pour oser lever le petit doigt et qu’il faudrait prier qu’après la voisine violée, demain ne soit pas leurs tours…

Alice, une révélation de ce spectacle. Crédit Photo : Say Baa

Ce jour-là, c’est finalement l’histoire qui semblait se réécrire à l’encre de l’espoir. En prélude de ce spectacle, une marche avait été organisée le 21 juin par un consortium d’associations féminines pour dénoncer les violations subies par les femmes tchadiennes. Une première du genre !

Elles ont débattu dans leurs chants et poèmes différentes thématiques dont les violences physiques, les inégalités salariales, les viols, les violences morales et conjugales, le harcèlement, le féminicide…

La slameuse Virginie sur la scène. Crédit Photo : Say Baa

Une idée féministe du RECAF avec son partenaire l’UNICEF

Les activités de l’UNICEF vis-à-vis des problèmes de genre ne sont plus à démontrer. Au Tchad, à travers plusieurs programmes dont U-Report, les jeunes et enfants sont impliqués pour déterminer et proposer des pistes de solutions face aux problèmes qui les concernent, en plus de recevoir des formations précises dans plusieurs domaines. 

Les membres de l’association RECAF eux, sont très présents sur la scène artistique du Tchad avec à leur actif plusieurs méga-événements estivaux. C’est donc tout naturel qu’ils ont été charmés par la présence très revendicative et féministe du slam et du slam féminin tchadien. Et il semblait logique que ce spectacle soit porté et animé par les slameuses, ce qui en soit est le deuxième du genre depuis celui de mars 2019 à la maison du quartier de Chagoua, qui avait fait salle comble.

Au-delà d’avoir des poètes slameuses engagées, il y a eu dans l’aventure quelques slameurs et deux chanteuses à la voix suaves, berçant de pures émotions les mots qui sonnaient détresses et pleurs de leurs consœurs.

Les femmes qui ont rendu ce spectacle vivant, des instrumentistes aux slameuses en passant par les chanteuses. Crédit Photo : Say Baa

Pour ce beau résultat visuel et émotionnel, une résidence de création artistique d’environ deux mois 

Pendant deux mois, ensembles, les artistes ont pensé à trouver une direction artistique à ce projet plein de sens. Les uns et les autres ont dû écrire, réécrire, changer d’approches, trouver de nouveaux paradigmes, afin de proposer de manière sincère ce que les femmes tchadiennes vivent au quotidien, ces laisser pour compte pendant un show de deux heures. 

Pour la première fois, pour beaucoup de personnes dont moi, il nous a été donné de regarder avec admiration une femme joué le balafon avec maîtrise et une autre qui domptait le tambour avec beaucoup de délicatesse. Une expression rythmique très parlante qui semblait appeler à une même cause.

Les instrumentistes vedettes du spectacle, une balafoniste (la seule connue à N’Djaména) et une percussionniste. Crédit Photo : Say Baa

En gros, ce spectacle fut une quête d’un monde  »parfait » dans lequel les femmes ne se sentiraient pas marginaliser, minimiser sans respect de leurs droits en tant qu’êtres humains. Simplement !


Interview : à la rencontre de Achta Moustapha Mouta Abbo, l’unique femme maquettiste BTP du Tchad

J’ai pris l’habitude de voir cette jeune femme discrète et timide dans le laboratoire de fabrication du hub de technologie WenakLabs. Elle passe des heures à désigner, passant d’un logiciel à un autre, à découper, à coller, à imprimer en 3D différentes figures… Son métier semble passionnant mais par-dessus tout méticuleux. Combien de fois a-t-elle dû changer de pièces, de matériaux, d’approche pour avoir un travail impeccable, une maquette à hauteur de l’énergie qu’elle y consacre ?

Projet de soutenance d’Achta Moustapha Mouta Abbo. Algérie 2018

Aujourd’hui, elle accepte de se prêter au jeu des question-réponses pour nous parler de son métier jusqu’ici peu connu au Tchad.

Bonjour Achta ! Peux-tu décrire ton parcours à nos lectrices et lecteurs ?

Après le BEPC, j’ai étudié au Lycée Technique Commercial et j’ai obtenu mon baccalauréat G2 avec mention au lycée HEC Tchad. Ce qui m’a permis d’être lauréate d’une bourse d’étude en Algérie. Suite à la bourse j’ai découvert le domaine de maquettiste en BTP. En 2018 j’ai obtenu mon diplôme avec succès et depuis, j’exerce ce métier.

Le métier de maquettiste consiste en quoi exactement ?

Les maquettistes en architecture réalisent, à l’échelle et selon des plans, des modèles réduits, d’ouvrages en trois dimensions principalement pour le bâtiment, le génie civil et l’aménagement du territoire. D’autres secteurs comme l’industrie de machines, les transports, les musées et les théâtres peuvent aussi faire appel à leurs services. Les maquettistes améliorent la compréhension d’un projet architectural (bâtiment, ouvrages d’art, exposition, etc.) et permettent de mieux estimer les volumes, les espaces et la situation d’une construction dans un quartier, ou une région… L’objectif est de donner au client une juste représentation de l’ouvrage.

Maquette d’un bâtiment réalisée par Achta Moustapha Mouta Abbo

Quelles sont les opportunités et les débouchées dans le métier de maquettiste ?

Sous d’autres cieux, les opportunités sont nombreuses. Après la fin de nos études, nous sommes compétents pour le travail car nous commençons la pratique dès la première année. Et nous sommes très sollicités par les cabinets d’architecture et/ou les entreprises de constructions… Toutefois, au Tchad, les opportunités ne sont pas nombreuses, le terrain est encore vierge et malheureusement la plupart des cabinets d’architectures font appel aux professionnels de l’extérieur pour concevoir les maquettes.

Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton métier ?

Ce que j’aime dans ce métier, c’est l’indépendance et la liberté que cela me procure, je peux travailler à tout moment comme je veux et où je veux. Au-delà, c’est un métier très stimulant, il vous pousse à réfléchir, à imaginer, à vous surpasser… Pour cela, il faut être patiente et créative et tout faire pour que la maquette soit identique au projet. A chaque réalisation d’une maquette, j’ai une nouvelle idée à sauvegarder en mémoire pour un autre projet. C’est comme un travail en chaîne.

Impression 3D des objets de décoration/Crédit Photo : Say Baa

A ton avis, quel est l’avenir du métier de maquettiste au Tchad ?

Au Tchad, côté construction, nous sommes vraiment en retard par apport à d’autres pays. J’espère que cela se développera à l’avenir. Et j’aimerai relever des grands défis, réaliser des maquettes des grands projets pour mon pays.

Quels sont tes projets d’avenir ?

Mon projet d’avenir, si Dieu voulant, serait de créer mon entreprise de réalisation des maquettes. De cette façon, mes compatriotes n’auront pas besoin d’aller à l’extérieur pour exporter des maquettes et/ou pour se former au métier. Ce sera également une porte pour les jeunes filles de se former à ce domaine, considéré à tort comme étant celui des hommes. Et j’espère que cela pourrait inciter les autorités en charge de l’éducation de créer une filière de maquettiste dans nos écoles.

Quel est le regard que les gens ont de toi étant la seule femme maquettiste au Tchad ?

Le métier étant méconnu au Tchad, beaucoup de personnes le confondent avec le domaine du multimédia, du marketing. Je dois souvent expliquer à quoi cela renvoi. D’autres personnes me disent : « Oh mais pourquoi ce métier ?« . C’est un métier d’architecte, et certain.e.s sont étonnées par mon travail parce que suis une femme. Mais heureusement, beaucoup de gens m’encouragent et me soutiennent et cela me galvanise, à ne pas baisser les bras et à tout faire pour arriver au bout de mes rêves.

Achta finalisant les détails d’une maquette

As-tu le soutien de ta famille dans l’exercice de ton métier ? 

Toute ma famille me soutient ! Pour la petite histoire, j’avais 2 grands projets à réaliser avec beaucoup de détails et un délai très court à respecter. Les réalisations étaient totalement manuelles, sans aucune machine c’était un grand défi et heureusement j’avais ma maman à mes côtés. Elle m’a aidé en réalisant quelques détails des maquettes, ce qui m’a permis de vite avancer. Je suis vraiment reconnaissante car elle a toujours été là pour moi durant tout mon parcours académique et elle continue toujours de l’être.

 Un dernier mot à l’endroit des jeunes filles qui hésitent à se lancer dans des  »métiers dits d’hommes » et à celles qui aimeraient devenir maquettistes ?

Tout est question de volonté, il faut avoir le courage et surtout ne pas se dire que tel ou tel autre métier est réservé aux hommes. Nous les femmes, nous pouvont tout faire ! Ce métier est plein de beauté, de challenges et de créativités et les jeunes filles devraient s’y plaire, il ne faut pas avoir peur du jugement des gens.


Le slameur nigérien Joël Gandi et les passeurs de mots de N’Djaména sur la scène du Festival Koura Gosso

Pour sa 5e édition tenue du 24 au 30 mai 2021, l’équipe organisatrice du festival a vu les choses en grand ! Un festival délocalisé de Moundou, la capitale économique du Tchad (où se tenaient les autres éditions), à N’Djaména. Et avec une équipe de bénévoles et de salariés prêts à tout pour offrir une meilleure expérience de scène aux artistes et un agréable moment au public. 

Une occasion pour Netoua Ernestine, promotrice du Festival Koura Gosso, de marteler l’importance de l’art et des artistes dans le développement d’un pays. Consciente des enjeux liés au manque de cadres pour la professionnalisation du secteur de l’art, l’équipe organisatrice du festival entend créer un climat d’échanges et de collaborations entre professionnels de la musique.

Public du festival dans la grande salle de spectacle de l’institut Français du Tchad/Crédit Photo : Koura Gosso

Au total, 43 artistes se sont produits sur la désormais mythique scène de Koura Gosso. Deux venus du Cameroun et un autre du Niger mobilisant plusieurs milliers de participants. 

L’amour du slam

Une particularité qu’on pourrait reconnaitre au Festival Koura Gosso, c’est son amour pour le slam ! Depuis le début, plusieurs slameurs ont semé des mots ci et là pour sublimer l’ambiance déjà électrique par des mots toujours aussi percutants et évocateurs.

Cette année, il y a eu Dimallah le Révolu Slam qui s’est exprimé avec ses mots de révolutionnaire, Beguy Le Slameur et sa plume suave et subtile, la slameuse Virginie et Trésor qui ont profité d’un Open Mic rappelant l’ambiance des bars de Chicago pour aligner leurs vers comme si on était au tout début de l’histoire avec cet art en 1984.

Ce fut surtout une occasion de rencontrer ici à N’Djaména Joël Gandi encore appelé Senam, ce slameur ‘’trait-d ’union’’ entre les cultures, les langues et les pays : de son Togo natal au Niger adoptif, berçant de chaleur saharienne. J’ai fait la connaissance d’un jeune homme qui était là sur la scène de Koura Gosso et dans les quartiers de N’Djaména où il a pris plaisir à s’y perdre un peu de temps en temps pour mener sa part de bataille, réaliser qu’il était riche de ces sœurs, de ces frères du Tchad, riche de ces rencontres et définitivement, on en apprend plus de cette confession…

Ce que j’ai vécu au Festival Koura Gosso est inédit. Je viens d’un pays sahélien où la culture a très peu de moyens pour s’exprimer. Avec ce festival, je me dis qu’il nous est permis de réaliser nos rêves, de nous battre et de nous tenir débout. J’ai redécouvert un autre monde, de partage, un moment de convivialité et j’ai surtout beaucoup appris.

Joël Gandi Senam
Joël Gandi sur la scène du festival/ Crédit Photo : Koura Gosso

De l’Institut Français du Tchad au Ballet National, Joël aura marqué sa présence par ses vers. Vers de quelqu’un qui n’a pas fini de voyager, de découvrir, de se réinventer au contact de la scène qui souvent nous permet d’écrire l’histoire d’une vie…

Cette 5e édition du festival s’est achevée dans la convivialité. La présidente d’organisation Sikata Ngemta Patricia témoigne :

‘’Le festival pour moi est une réussite car nous avons fait face à de nombreuses difficultés mais nous y sommes arrivés. Avec le choix de notre thème de cette année qui est Carton rouge aux violences faites aux femmes, l’association Femme aussi a voulu se joindre à toutes les organisations féminines ou non dans le monde qui luttent pour les droits des femmes et dire tout simplement non aux violences basées sur le genre.’’

En attendant, nous continuons de lutter contre les inégalités, les bavures les violences basées sur le genre en ayant pour moteur l’art et pour carburant l’humanité qui se dégage de nos cœurs… 

Joël Gandi exécutant un pas de danse traditionnelle tchadienne


Un an de (mondo)blogging : quelle aventure !

10 Juin 2020 – 10 Juin 2021, il y a un an jour pour jour, je publiais mon premier billet sur mon blog ! Rien d’extraordinaire me diriez-vous. Mais je suis du genre à apprécier les plus petits changements positifs dans la vie et cette aventure, c’(était)est quelque chose.

Par où commencer pour vous relater cette aventure ? Sans doute depuis 2015, car c’est l’année où pour la première fois, j’ai pensé à blogguer. Les années se sont succédé, les idées aussi et je tardais à me décider. Peut-être n’était-ce pas le bon moment. 

L’année dernière, lorsque Mondoblog lançait son concours pour recruter la septième promotion de (mondo)blogueur.se.s, mon entourage avait un ton solennel pour que j’y participe. Alors, j’ai envoyé ce texte sur le changement climatique (thème imposé pour le concours cette année-là), qui a été retenu. La bonne nouvelle m’a été notifiée par e-mail, le 8 mai 2020. Depuis, j’ai rejoint la plus grande communauté de blogueur.se.s francophones au monde !

Ce gâteau offert par des collègues ce matin ! Mille mercis pour l’attention !

Écriture et partage : une histoire de passion

La voilà, la raison de ma motivation : écrire et partager ! Cela fait plus d’une décennie que j’ai pris l’habitude de partager des textes avec mes ami(e)s et parents, sur des bouts de papiers, par texto, slamer face à un public pour le fun ou pour des raisons plus nobles… Cette quête du partage a conduit mes pas vers le blogging et là, je découvre qu’il y a tellement de façon de s’exprimer, de créer ou réinventer un concept, d’influencer sa communauté…

Une occasion de rencontrer d’autres passionnés de cette philosophie : la bienveillante équipe de Mondoblog, patiente, à l’écoute et toujours disponible pour donner conseils et orientations. Et ces blogueurs tchadiens rencontrés dans les quartiers chauds de N’Djaména, prêts à partager leurs expériences, les galères des débuts, le tout avec un mental d’acier sachant qu’il y a encore beaucoup à faire pour le blogging tchadien. 

Mon pays le Tchad et le blogging

Trois problèmes semblent gangréner le blogging au Tchad. Premièrement, la plupart des précurseurs du blogging au Tchad était des journalistes et/ou activistes. Leurs blogs traitaient des sujets brûlants de la société, adoptant une position souvent hostile au régime en place. Cette tendance a longtemps influencé le blogging tchadien. Un instrument d’activisme et de revendications, et une image dont le Tchad a un peu trop souffert. Car beaucoup de gens ne pensaient pas pouvoir tenir un blog sans parler de politique. 

Deuxièmement, l’avènement des réseaux sociaux n’a pas facilité l’émergence des médias sociaux, qui nécessitent du coup une plus grande consommation de données. Ce qui soulève le troisième point, qui est lié aux problèmes de connexion à internet, qui reste à ce jour extrêmement cher comparé à d’autres pays de la sous-région.

Finalement, pour vous donner une petite idée de la situation, la communauté de blogueur.se.s tchadien.ne.s est constituée de moins de 40 personnes, dont une quinzaine appartenant à la communauté Mondoblog. Chaque année, la communauté accueille de nouvelles personnes qui débarquent avec l’irrésistible envie de relater le Tchad à leur façon. Heureusement, d’ailleurs. 

Pour comprendre la nécessité d’avoir des blogueur.se.s qui racontent le Tchad en prenant en compte son million de superficie, ses cultures, ses cuisines, ses langues, ses traditions, son agriculture, son élevage… Je vous propose un exercice simple. Tapez ‘’Tchad’’ dans le moteur de recherche Google et consultez la section images. Vous verrez ce qui masque l’indescriptible paysage du Sahara, les mystérieux lacs nichés en plein désert, les chaînes de montagnes, ou simplement les visages séraphiques de nos enfants, l’élégance de nos mères et leur savoir-faire, l’hospitalité de nos familles…

Quand bloguer pour se faire plaisir prend des proportions tellement humaines

Je voulais faire les choses bien, autrement. Quand on vit dans un pays comme le mien, il ne manque pas de thèmes ni de référents pour bloguer. Et la nouvelle génération de blogueur.se.s semble trouver de nouvelles voies, loin de l’activisme politique, loin de la sensation de pouvoir que procure la vue des blindés postés en pleine ville, qui terrorisent plus que ne rassurent, des jaguars et hélicoptères de guerre décollant et se posant dans des palpitants vrombissements de moteurs et d’hélices… Entre nous, il y a mieux !

En un an, j’ai publié près de 50 billets. Un équivalent d’un billet par semaine. Est-ce peu ? Est-ce beaucoup ? Je ne sais pas et d’ailleurs ce n’est pas le plus important. 

Je me suis laissé aller entre vers et proses, confessions et coups de cœur, analyse et plaidoyer… Pour présenter au monde une autre facette de ce pays que j’aime tant. Sur ma route (de blogueur), j’ai croisé le chemin des élèves nomades qui m’ont inspiré, j’ai été au Centre de Ressources pour Jeunes Aveugles, j’ai écouté un monsieur témoigner de la profanation de la tombe de son père pourtant inhumé dans un cimetière public, qui a finalement disparu sous des concessions, boutiques et tantes de marché avec la bénédiction de l’État, des gens m’ont raconté leurs histoires, de belles et malheureusement quelques fois de bien tristes, j’ai écouté, j’ai compris et surtout, j’ai appris. 

Chaque jour j’apprends à grandir selon mon milieu, les difficultés que je rencontre sur le terrain, l’engagement que je prends face à certaines situations et je me dis que le blogging au Tchad a de beaux jours devant lui.

Comment dire ? Merci à toutes et tous pour les gentils mots, les beaux commentaires, les conseils, les encouragements, les critiques et définitivement l’amour en partage de ce pays, la compassion face à nos problèmes et tous ces magnifiques messages d’espoir qui finalement n’ont de mérite que mon éternelle gratitude.

A demain pour un nouveau billet ! Sans doute…


Tchad : ce que pensent mes ami(e)s du véganisme face à leur consommation excessive de viande

Il y a quelques semaines, je faisais une publication sur mes réseaux sociaux demandant si notre consommation excessive de la viande était inquiétante et s’il y avaient des végétarien.ne.s au Tchad. Certes, je n’ai pas fait un sondage de tous les Tchadiens, mais ce qui ressort de ce jeu est juste incroyable ! L’idée m’est venue alors que des connaissances de nationalité française et véganes se sont retrouvées en difficulté (manque d’adeptes à la culture végane, manque de restaurants spécialisés…) au Tchad à cause de leur régime. Il y en a qui ont dû jeter l’éponge et se (re)mettre au steak…

A lire : les 10 plats tchadiens les plus incontournables

Un plat de lapin/Crédit Photo : Say Baa

Comment est né le mouvement du véganisme ?

Il faut d’entrée de jeu comprendre qu’il y a des véganes un peu partout dans le monde et également sur le continent africain.

A l’origine du mouvement, un militant des droits des animaux britannique, du nom de Donald Watson, à qui on doit la paternité du mot « vegan ». Il aurait créé la première ‘’Société végane’’. Depuis, le mouvement a pris de l’ampleur et compterait plusieurs dizaines de millions de partisans partout dans le monde.

Crédit Photo : Say Baa

Quelle est la philosophie de vie d’un.e végétalien.ne (vegan) ?

Être un végétalien (vegan) est un style de vie qui le plus souvent est motivé par une envie personnelle d’apporter un changement à sa propre vie et son rapport au monde animale qui nous entoure. Clairement, ce n’est pas une décision qui se prend à la hâte. 

Un végétalien s’impose un régime alimentaire stricte et de ce fait, il ne mange ni animaux (terrestres, poissons, mollusques, crustacés…) ni produits ayant nécessité la mort d’animaux, comme par exemple la gélatine ou la présure. Ils ne mangent pas non plus de produits provenant d’un animal (et donc de son élevage ou exploitation), comme les œufs ou le lait. Les végétariens, quant à eux, s’autorisent à en consommer, et c’est ce qui les différencie : leur régime alimentaire n’est pas exclusivement végétal.

Ainsi donc, les végétaliens se nourrissent de céréales, de fruits, de légumes, de noix et dans certains cas seulement d’œufs et de lait.

Vu comme ça, je me rappelle avoir déjà croisé le chemin d’un végétalien tchadien. C’est un tonton que j’ai connu il y a une vingtaine d’année et le petit garçon que j’étais ne comprenait rien à ce régime qui ressemblait à de la torture alimentaire. En effet, il ne mangeait aucun animal d’aucune sorte ! En plus de cela, il ne consommait pas de sel. A l’époque, ce seul végan que je n’ai jamais connu répondait la même chose à mes insistantes questions, mes incompréhensions : ‘’qu’il ne souffrait d’aucune maladie d’aucune sorte et que ce régime l’aiderait à prolonger ses jours sur terre’’. Soit. Les fois où je partageais son repas en espérant que je m’y ferai mieux qu’à la veille, je n’avais jamais réussi à avaler 4 bouchées de son plat préféré : la sauce de gombo frais et sa boule.

Ce tonton m’aura marqué à vie par son régime alimentaire si authentique. C’est bien plus tard que je comprendrai que c’était un végane…

Crédit Photo : Say Baa

Et mes ami(e)s dans tout ça ?

Avec mes ami(e)s, j’avais la garantie de réponses vraies, sincères, sans filtres ni artifices. Et pour tout vous dire, j’ai été servi !

Un des amis m’a dit ‘’J’adore la viande ! Et ce n’est pas parce que je vais cesser d’en manger que je vais sauver la planète !’’ Lui d’ajouter : ‘’D’ailleurs, je ne peux pas passer deux jours consécutifs sans manger de viande !’’ Une collègue de travail à qui j’ai demandé si elle pouvait adopter un régime végane m’a répondu en une fraction de seconde : ‘’Impossible !’’. Un autre me répondra avec une question : ‘’Suis-je un cabri pour bouffer des feuilles ?’’

Au cours de mon enquête, je me suis rendu compte que les gens qui faisaient attention à leur régime alimentaire était le plus souvent des personnes ayant franchi la quarantaine et souvent souffrant de certains types de maladies (diabète, goutte, tension artérielle…)

De la viande frite/Crédit Photo : Say Baa

La grande consommation de viande au Tchad n’est-t-elle pas directement liée à la culture ?

Si vous connaissez le Tchad, vous devrez aussi savoir que c’est un pays d’élevage par excellence ! En 2016, le pays comptait déjà près de 94 millions de têtes de bétails pour une population totale de moins de 15 millions d’âmes ! Rien que ça ! Au-delà de ces chiffres impressionnants, il est de coutume chez les Tchadiens d’abattre du bétail pour les fêtes (baptêmes, mariages, anniversaires, sacrifices, célébrer des victoires, célébrer l’obtention de diplômes…), pour accueillir un étranger ou juste quand une envie de barbecue le prend. Mis à part les chasses qui s’organisent régulièrement dans les villages tchadiens pour capturer les animaux sauvages et la pêche avec tous ces fleuves et lacs débordants de poissons.

Vous comprendrez que la consommation d’animaux est tellement encrée dans nos vies qu’on n’arrive pas à imaginer la vie autrement. Il suffit de voir ces milliers de points de grillades sur les artères de nos villes.

Y a-t-il des avantages à être végétalien ?

Au-delà du militantisme pour les droits des animaux, un régime végane peut aider à la prévention de certaines maladies comme les troubles cardiovasculaires, le diabète de type2, l’obésité, l’hypertension artérielle, l’ostéoporose, les infections, la constipation, le cancer… C’est également un régime qui représente un grand intérêt pour le bien-être animal, la protection de l’environnement…

Tout de même, ce régime comporte quelques points négatifs comme un mauvais ratio Oméga-6/Oméga-3 et le risque de carence en fer si le régime est mal conduit.

Un plateau de macédoine/Crédit Photo : Say Baa

Entre temps, chacun essaie tant bien que mal de trouver son régime alimentaire, ses raisons, ses goûts… 


Le code de la famille, la laïcité et l’État tchadien : les parfaits partenaires du crime

Il y a environ 25 ans, le Tchad se penchait sur un avant-projet de loi prévoyant un code laïc de la famille censé soutenir le statut de la femme et de l’enfant. Depuis, le législateur s’est bien mélangé les pinceaux avec les enjeux sociologiques, politiques, religieux, juridiques… le tout sous le regard incrédule de la laïcité pourtant consacrée par la Constitution tchadienne.

Sans code de la famille, les femmes et les enfants se retrouvent exposés à beaucoup de problèmes liés au mariage précoce, à l’absence de consentement de la jeune fille, au divorce, au droit de succession des enfants nés hors mariage vis-à-vis des enfants légitimes… 

Crédit Photo : Pixabay/Iwaria

Le projet de loi prévoyant le code de la famille : entre religion et laïcité

Le débat entre la religion et les affaires étatiques est vieux comme le monde et les théories développées tout autour ne sont pas près d’aboutir à un compromis. Au Tchad, il y a d’un côté l’Islam et de l’autre le Christianisme (les deux principales religions du pays) dont les pratiquants sont tenus de respecter les préceptes.

Pour l’Islam fondamentaliste, le Coran doit être respecté au pieds de la lettre ou alors totalement ignoré. Il n’y a pas de compromis à y faire. De ce fait, le statut des personnes est régi par ce cadre institutionnel islamique mais surtout dans un autre volet important comme la Charia.

« Un code de la famille unique est pratiquement impossible, les réalités sont multiples : nous voulons que chaque communauté ait son propre code« , explique le chargé des relations extérieures de l’Union des cadres musulmans Abakar Ali Imam à la Deutsche Welle, au micro de Blaise Dariustone. »Imposer un code à une communauté, on n’est pas d’accord. Aujourd’hui, les musulmans ont rédigé leur propre code et une copie de notre code est à l’Assemblée et nous demandons aux autres communautés d’élaborer leur code dans lequel elles se retrouvent« , ajoute-t-il.

Mais alors dans ce cas, quel intérêt de parler de la laïcité si chaque communauté tchadienne devrait avoir son propre code ?

Déjà dans la Rome antique, avec l’avènement du christianisme, les chrétiens reconnaissaient l’autorité politique de l’empereur mais en refusant de s’impliquer dans une religion dite de l’État, et de reconnaître la divinité de l’empereur. Cette opposition face au cumule du pouvoir mondain, civil et de l’autorité religieuse a toujours animé le christianisme et les chrétiens. On lit dans l’Évangile de Marc 12 : 17 : « Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Depuis, les choses évoluent au rythme de nos civilisations, de ce monde et de nos cultures mais à bien des égards, les gens ne semblent toujours pas trouver des compromis entre religions et laïcité. Pourtant, les tchadiens de toutes les confessions religieuses sont appelées à partager la vie civile, politique et confessionnelle telle que prôné par les textes de lois.

Crédit Photo : Amisom/Iwaria

Le projet de loi prévoit le Code de la famille ‘’porté’’ de façade par la Constitution et les traités internationaux

Il faut avouer que l’État tchadien semble être dépassé face à cet avant-projet de loi vieux de 25 ans prévoyant le Code de la famille. Pour cause : la religion, la culture et définitivement son laxisme déconcertant. Pour connaître des affaires de famille, le juge tchadien se pavane entre le code civil français de 1958 et la coutume alors même que la Constitution tchadienne consacre dans son article premier que : ‘’Le Tchad est une République souveraine, indépendante, laïque, sociale, une et indivisible, fondée sur les principes de la démocratie, le règne de la loi et de la justice.’’

Au-delà de la Constitution, le Tchad a ratifié plusieurs conventions tendant à l’amélioration des conditions des personnes en droit. Il est dit que les pays ayant ratifié une convention s’engagent à l’appliquer en droit et en pratique et à faire rapport sur son application à intervalles réguliers.

  • Le Tchad affirmait déjà son attachement aux principes de droits de l’Homme tels que définis par la Charte des Nations unies de 1945 et la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948.
  • Le Tchad a ratifié la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples qui a été adoptée le 27 juin 1981 à Nairobi lors de la 18e Conférence de l’Organisation de l’Union Africaine. Elle est entrée en vigueur le 21 octobre 1986, après sa ratification par 25 états ;
  • Le Plan d’action mondial sur la population qui stipule, entre autres principes, que l’objectif essentiel est le développement social, économique et culturel des pays ;
  • La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes adoptée le 18 décembre 1979 par l’Assemblée Générales des Nations Unies…
Crédit Photo : Magassa Muss/Iwaria

Les rôles sont partagés pour le crime parfait 

Il y a lieu de se demander si la frontière entre religion et État de droit n’est pas une menace pour l’émancipation de la famille tchadienne ? 

On est au 21e siècle et certaines pratiques semblent directement surgir de l’antiquité. Si non comment comprendre que des filles de dix (10) ans à peine soient envoyées en mariage sous le prétexte que c’est pour leur bien, que le Prophète s’était marié à une fille de neuf (9) ans ? Quel est le bien-fondé de cette pratique dans un monde en perpétuelle évolution, un monde dans lequel la place est à l’égalité des sexes, le droit de chaque individu de vivre sa vie en ayant un minimum de choix ?

Selon une publication de l’UNFPA en 2015, au Tchad, deux (2) filles sur trois (3) sont mariées avant l’âge de 18 ans. Pour cause : les pesanteurs socioculturelles, la pauvreté, les conflits et les inégalités basées sur le genre…

Pendant que l’État joue la figuration avec des législateurs et des individus qui profitent du système, la famille tchadienne en général en pâtit :

  • C’est la fille envoyée en mariage trop tôt, sans son consentement ; 
  • C’est cette gamine à la place de laquelle d’autres personnes choisiront et décideront ;
  • C’est cet enfant qu’on traitera de bâtard toute sa vie et qui n’aura aucun avantage sur la succession de son père ; 
  • C’est cette femme qui n’aura pas droit à la parole sur sa propre famille après le décès de son époux… 

Entre-temps, on criera sur tous les toits de l’évolution des droits des femmes, du respect qu’on leur accorde dans des longs discours truffés de beaux sentiments, des éloges vides de sens… Face aux morts, face aux tombes des rêves partis trop tôt, des espoirs en cages et des âmes qui n’auront pas goûté à la liberté sur Terre… 


Inondations à N’Djaména : entre impassibilité du gouvernement et désarroi de la population

Quand le ciel commence à devenir nuageux et grisâtre sur N’Djaména, la crainte devient en même temps palpable. On arrive à oublier qu’un peu de pluie pourrait rafraichir la température globale souvent très élevée. Cette peur que les N’djaménois de certains quartiers ont développé au fil des ans est devenue légitime. Pour cause, les inondations aux conséquences dévastatrices, des marres d’eau bloquant la circulation, la prolifération des moustiques … Le tout face au silence du gouvernement regardant sa population périr sous son regard incrédule.

Une pluie s’annonçant sur N’Djaména/Crédit Photo : Naïndouba William

Le soleil est autant craint que la pluie

En ce moment, le sol est sec, du fleuve Chari qui traverse la ville, il ne reste plus qu’un petit canal d’eau avec un faible débit se jetant à peine dans le Lac Tchad. La température est à son paroxysme, affichant jusqu’à plus de 45°C, à l’hôpital, beaucoup de personnes souffrant de maladies liées à la déshydratation le tout avec le ramadan qui n’est pas des plus facile à gérer cette année.

Chaque année, plusieurs quartiers de N’Djaména sont inondés, des maisons s’écroulent faisant des familles de sans-abris, des décès se comptabilisent par dizaine, les maladies diarrhéiques se multiplient… Impuissantes, la population n’a d’autre choix que d’attendre que la saison des pluies se termine car ses efforts pour endiguer l’avancer des eaux sont vains.

2020, quartier Amtoukouin à N’Djaména, l’inondation a chassé les gens de leurs maisons. Crédit Photo : Brahim Abakar

Des milliers de mètres cubes d’eau face aux briquaillons, pelles et quelques brouettes de sable…

Chaque année, un décor de désespoir s’établit dans les quartiers de N’Djaména. Des jeunes se mobilisent ci et là pour mettre des briquaillons afin de compacter le sol, des voisins cotisent de l’argent pour acheter quelques Benz d’ordures et de sable pour mettre dans les creux réputés conserver de l’eau pendant un temps plus ou moins long. Dans la même optique, des jeunes curent eux-mêmes les caniveaux de leur quartier sans un équipement adapté face à un niveau de l’eau qui peut dépasser un mètre avec aisance. Tous se précipitent pour l’achat des insecticides pour lutter contre les moustiques et le business des comprimés antipaludéens prolifère…

Le rôle de la mairie face aux inondations à N’Djaména

Pour vous donner une image du travail que fait la mairie pendant ces moments de désolations, elle envoie ses agents harceler les petits boutiquiers des quartiers pour recouvrer son assiette fiscale, eux-mêmes sont obligés de traverser les eaux souillées pour faire leur « boulot », et bien, tous les vendredis et samedis, ils célèbrent les mariages à la mairie nationale. 

Quand un ministre ou un de nos milliers généraux estiment que des petits trous sur la route agressent ses délicates fesses, alors la mairie dépêchera quelques engins pour essayer de pallier au problème.

Des maisons écroulées dans le quartier Atrone I / N’Djaména. Crédit Photo : Brahim Abakar

Les mêmes doléances chaque année

Pendant les inondations, des voix s’élèvent comme un seul homme, avec la plus grande solidarité pour dénoncer le calvaire des populations mais une fois la saison des pluies passée, tout le monde est comme frappé d’une soudaine amnésie. On oublie qu’à la veille, on ne pouvait sortir qu’en marchant dans de l’eau, que la concession de nos voisins s’est écroulée, que le palu a failli faire passer de vie à trépas un membre de notre famille, que nous avons crié notre ras-le-bol sur les réseaux sociaux…

Je vous invite à découvrir la cartographie de quelques zones inondées de N’Djaména pendant la saison des pluies de 2020 via cette carte Umap.