Malgré un talent internationalement reconnu et une médaille de bronze aux Jeux de la Francophonie 2023, le sculpteur togolais Dodji Agbétoglo illustre les défis de la précarité artistique en Afrique, entre invisibilité locale, manque de soutien institutionnel et quête de découvrabilité dans un monde globalisé.
Une reconnaissance tardive sur la scène internationale
Né à Lomé en 1989, Dodji Agbétoglo incarne cette génération d’artistes africains qui, malgré une formation solide et des pratiques artistiques ancrées dans les traditions locales, peinent à se faire reconnaître dans leur pays d’origine. Diplômé en sculpture au village artisanal de Lomé, il a su façonner un style singulier. Inspiré des pratiques culturelles et cultuelles endogènes du Golfe de Guinée. Ses œuvres, souvent monumentales, mêlent bois brûlé, métal et perles traditionnelles, et trouvent leur essence dans les objets rituels. Notamment les « asen », ces autels portatifs qui relient le monde des vivants à celui des ancêtres. Pourtant, il aura fallu attendre les Jeux de la Francophonie en 2023 pour que son talent émerge sur la scène internationale.
La médaille de bronze obtenue à Kinshasa a marqué un tournant dans sa carrière. Cette reconnaissance, bien qu’importante, soulève une question cruciale : pourquoi un artiste de cette envergure n’a-t-il pas bénéficié d’une telle visibilité auparavant ? Plus encore, pourquoi son propre pays ne lui a-t-il pas accordé la reconnaissance qu’il mérite ?
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La précarité des artistes africains : une réalité silencieuse
La situation de Dodji Agbétoglo n’est pas un cas isolé. Nombreux sont les artistes africains, talentueux et innovants, qui peinent à vivre de leur art. Faute de structures de soutien adéquates, d’une politique culturelle ambitieuse et d’un marché de l’art local dynamique, beaucoup voient leur carrière stagner. Les expositions, résidences artistiques et foires internationales nécessitent des financements que les artistes, souvent livrés à eux-mêmes, peinent à réunir. Cette précarité les pousse parfois à s’expatrier ou à chercher des opportunités à l’étranger, au détriment d’une scène culturelle locale qui en pâtit.
Dodji Agbétoglo, malgré son succès, n’échappe pas à cette réalité. Son atelier, Tayé-Tayé, basé à Lomé, est à la fois un lieu de création et de formation pour de jeunes artistes. Cependant, les moyens financiers dont il dispose sont limités. Comme beaucoup d’artistes africains, il jongle entre la création artistique, la recherche de financements et la gestion de son atelier. Cette précarité entrave non seulement sa capacité à créer en toute liberté mais limite aussi la visibilité de son œuvre à un plus large public.
Un exemple similaire se retrouve au Tchad avec l’artiste Apollinaire Guinambaye plus connu sous le nom de DOFF. Dont les œuvres, empreintes de traditions et de techniques contemporaines, peinent à trouver un écho dans son pays natal. Bien que ses tableaux aient été exposés dans des galeries au Gabon, en France et aux États-Unis, Doff lutte pour se faire connaître localement, faute de structures culturelles adaptées et de soutien institutionnel. Sans mécénat ni financement public, il doit souvent autofinancer ses tableaux et ses déplacements, limitant ainsi sa production artistique et sa visibilité. Son atelier à N’Djamena, est également un lieu de formation pour de jeunes artistes. Mais il manque de ressources pour pleinement remplir cette mission. Comme pour Dodji Agbétoglo, la précarité freine son développement artistique. Illustrant les défis auxquels sont confrontés les artistes africains dans un environnement culturel peu propice à leur épanouissement.
La découvrabilité des œuvres africaines : un enjeu crucial
Dans un monde de plus en plus numérisé, la découvrabilité, c’est-à-dire la capacité pour une œuvre d’être facilement trouvée par ceux qui pourraient s’y intéresser, devient un enjeu clé pour les artistes africains. Les plateformes numériques, les réseaux sociaux et les foires internationales offrent de nouvelles opportunités d’exposition, mais encore faut-il que les artistes aient accès à ces outils et soient formés à leur utilisation. C’est là que réside l’une des principales difficultés : sans soutien institutionnel et sans accompagnement, les artistes comme Dodji Agbétoglo peinent à se rendre visibles au-delà de leurs frontières locales.
Le manque d’infrastructures culturelles au Togo, et plus largement en Afrique francophone, explique en partie cette invisibilité. Les expositions internationales, bien que prestigieuses, ne suffisent pas à combler le vide laissé par l’absence de galeries d’art locales et d’événements culturels de grande envergure. Alors que l’Afrique regorge de talents, les artistes restent souvent dans l’ombre, faute de mécanismes de découvrabilité adaptés.
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Le rôle des médias dans la mise en lumière des artistes
L’atelier de formation et de sensibilisation des journalistes culturels d’Afrique de l’Ouest et du Centre, tenu à Lomé le 13 novembre 2024, s’inscrit dans cette perspective. En sensibilisant les journalistes aux enjeux de la découvrabilité des œuvres culturelles africaines, cet événement a pour objectif de mieux faire connaître les artistes locaux et de susciter un engouement pour leur travail. Les médias ont un rôle crucial à jouer dans cette dynamique : en mettant en lumière des artistes comme Dodji Agbétoglo, ils contribuent non seulement à leur reconnaissance, mais aussi à la valorisation d’un patrimoine culturel riche et diversifié.
La découvrabilité : un levier essentiel pour révéler les talents locaux
C’est à travers la formation sur les enjeux de la découvrabilité, organisée par l’OIF et pilotée par Kanel Engandja-Ngoulou, Directeur de la langue française et de la diversité culturelle, que Dodji Agbétoglo a été mis en lumière. Ce concept désigne le potentiel pour un contenu d’être aisément découvert en ligne, même par des internautes ne le cherchant pas précisément. Au-delà de la trouvabilité, la découvrabilité repose sur des mécanismes complexes tels que l’usage stratégique des métadonnées, le référencement ou encore l’influence des algorithmes de recherche. Dans un contexte africain marqué par des infrastructures culturelles limitées, ce levier apparaît crucial pour des artistes comme Dodji. En l’absence de politiques culturelles ambitieuses ou de soutien institutionnel, la visibilité numérique devient une opportunité unique d’atteindre un public global. Si les défis restent nombreux, cette formation offre une lueur d’espoir en renforçant les capacités des artistes à se faire découvrir.
Un avenir incertain, mais plein d’espoir
Alors que Dodji Agbétoglo continue de travailler à Lomé, il porte en lui l’espoir d’un changement. Ses œuvres, empreintes de symbolisme ancestral et d’une esthétique contemporaine, résonnent au-delà des frontières du Togo. Si son pays tarde à lui accorder la reconnaissance qu’il mérite, il n’en demeure pas moins un ambassadeur de la culture togolaise sur la scène internationale. Et grâce à des initiatives comme les Jeux de la Francophonie et les ateliers de sensibilisation, l’espoir d’une meilleure découvrabilité pour les artistes africains grandit.
Dans l’attente de ces évolutions, Dodji Agbétoglo continue de sculpter son chemin, entre tradition et modernité, dans une quête perpétuelle de reconnaissance et de transmission.
