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Le mariage par rapt au Tchad : un acte souvent barbare et traumatisant

Le mariage par rapt ou encore par enlèvement est une pratique qui date du Moyen-Âge et qu’on retrouve dans plusieurs continents dont l’Afrique. C’est une pratique qui consiste en l’enlèvement d’une jeune femme par un groupe d’hommes pour la ‘’forcer’’ à épouser l’un des auteurs de l’enlèvement. 

Cette tradition s’est perpétuée (ou continue encore d’exister) dans différentes régions du monde et le Tchad, du nord au sud, n’est pas en reste au grand dam de l’évolution des paradigmes tant au niveau culturel, religieux, humain et juridique.

Crédit Photo : Huguette Oke/Iwaria

Il y a quelques années, un monsieur que je connais bien m’expliquais le principe du mariage par rapt en terre Marba dans le département de la Tandjilé ouest au Tchad. Je reconnaissais beaucoup de choses, certains détails par exemple dans ce qu’il me disait car, j’ai passé plus de dix ans de ma vie dans cette région. 

Le mariage par rapt : l’occasion pour les futurs époux d’être complices ?

A l’origine, me dit-il, le mariage par rapt est un mariage basé sur le consentement des futurs époux. Même s’il est caractérisé par l’enlèvement de la jeune fille, celle-ci est (était) au courant du projet et se prête au jeu avec la complicité de ses copines, cousines et/ou tantes.

Du côté du garçon, le choix de ce mariage était motivé par plusieurs raisons : 

  • Lorsque deux jeunes se plaisent au détriment de l’accord de leurs parents ;
  • Lorsque le jeune garçon n’a pas les moyens suffisants pour payer la dot de sa future épouse ;
  • Lorsque le garçon estime que la dot est exorbitante…

Le garçon venait avec ses amis en bande organisée enlever la jeune fille au marché du village, aux champs, au bord du fleuve et ils s’en allaient discrètement sur un cheval comme prince et princesse, ou alors à coup de rames comme dans une pirogue invoquant la protection du dieu de l’eau…

Il arrivait que la jeune fille soit bizutée pour imposer le respect entre elle et son époux question de lui rappeler que même s’il n’est pas passé par les voies règlementaires, désormais, c’est lui qui répondra d’elle, la défendra et veillera à ce qu’elle ne manque de rien. 

Crédit Photo : Djidjoho/Iwaria

Le mariage par rapt : un mariage respectueux de la belle-famille 

Lors de cet échange, il insistait sur le fait que l’enlèvement de la jeune fille ne se faisait qu’après que le garçon se soit présenté à sa belle-famille en demandant officiellement la main de ladite fille. 

La demande de main en elle-même ne garantit pas le mariage. Par contre, elle permet de savoir que quelque part, un homme a posé un regard amoureux sur la fille. Ce qui signifie tacitement qu’elle pouvait déjà être considérée comme son épouse, et la famille de la jeune fille la préparait en conséquence à cela.

Lorsqu’il y a eu un mariage par rapt, des émissaires étaient dépêchés les jours suivants pour informer et rassurer les parents de la fille que cette dernière est désormais dans telle ou telle autre famille. Et les rituels et sacrifices de cabris et poulets sont faits. 

Au bout d’un mois ou deux, les deux époux revenaient prendre la bénédiction des parents de la fille, indispensable pour une vie de couple de quiétude. A partir de là, les obligations impliquant la dot seront observées soit au bout de quelques mois ou alors sur plusieurs années. Comme on le dit chez les tupuris : ‘’La dot d’une femme ne finit jamais’’ ! Une femme respectueuse et dont le mari est fou amoureux est une femme à qui il rendra grâce en honorant et en couvrant sa famille de présents chaque fois qu’il y sera en visite.

Crédit Photo : Aimée Noukpo/Iwaria

Quand le mariage par rapt vire au cauchemar 

Ces dernières décennies, cet acte est devenu particulièrement déviant car les nouvelles pratiques d’enlèvement laissent à désirer. Plus personne ne joue selon les règles du jeu et on dénombre de plus en plus de victimes mineures.

Au début des années 2000, alors que j’étais un petit garçon, successivement, trois jeunes filles (femmes de ménages) de la vingtaine dont j’étais proche ont été victimes du mariage par rapt. Victimes parce que rien de ce que m’a dit le monsieur n’avait été respecté ! De ces trois mariages, je garde des souvenirs assez précis de deux (1er et 3e).

Mariage forcé : enlevée et torturée

Pour le premier cas, le futur époux était venu demander la main de la jeune demoiselle à ses parents. Leur amour n’étant pas réciproque, elle refusa sa demande.

Quelques mois plus tard, elle se faisait enlever alors qu’elle rentrait de chez nous pour la maison. Elle avait eu droit à de la pure torture à coup de baston, de ceinture, de fouets en métal (appelé communément en terre Marba ‘’Dis la vérité’’), pendant des heures, sur plus de trente kilomètres. Le tout à pied et en pleine nuit ! J’ai aussi le souvenir de ses parents venant chez nous le jour suivant, tôt le matin chercher leur fille sans savoir que la veille, elle avait été enlevée…

Crédit Photo : Sue/Iwaria

Mariage forcé : enlevée puis violée

Quelques années après que la femme de ménage qui nous couvrait de tant d’amour et qu’on affectionnait tous beaucoup a été enlevée, une autre subira le même sort.

Cette fois, c’était un dimanche. Elle était partie avec ses copines au marché et un groupe d’une dizaine de jeunes hommes lui ont tendu une embuscade. A coup de ceintures et de ‘’Dis la vérité’’, ils la trainaient sur environ cinq kilomètres. Arrivée à destination, elle n’avait plus sur elle qu’une petite culotte et un soutient gorge, le visage tuméfié et des œdèmes sur tout le corps.

Elle fut enfermée dans une case avec son ‘’mari’’ qui essaya de coucher avec elle sans succès. C’est alors que ses amis plus imposants que lui physiquement l’aidèrent à violer la jeune fille en l’immobilisant sur le lit lui retenant ses pieds et ses bras.

La haine qu’elle portait pour le jeune homme était palpable ! Elle regagna la maison familiale deux jours plus tard en espérant que son papa l’accepte à nouveau chez lui. Mais il la renvoya chez son ‘’mari’’ lui disant qu’elle était déjà souillée…

Crédit Photo : Pablo/Iwaria

Entre tradition et modernité : la cruauté du mariage par rapt

Personne ne semble y penser dans ces villages : les violences physiques, morales, psychologiques, le viol, l’absence de consentement…

Les responsabilités doivent pourtant être dégagées à double niveau.

La responsabilité des parents

Je suis un curieux des cultures ! J’aime découvrir de nouvelles choses, de nouvelles réalités et le Tchad n’en manque jamais ! 1.284.000 km2 de superficie, plusieurs centaines de langues et d’ethnies… c’est un terrain culturel sur lequel, il y a beaucoup de nuances, beaucoup de non-dits et surtout une grande omerta. Or l’article 250 de l’ordonnance N°12-PR-MJ du 12 juin 1967 portant promulgation d’un Code Pénal condamne expressément le délaissement et l’exposition (au danger) des enfants.

Les bastonnades, les enlèvements, les tortures, les blessures… ont droit de cité face aux parents de jeunes filles qui les adulent. C’est bien de défendre sa tradition mais je dis qu’il y a des cultures à bannir !

Crédit Photo : Gopal Amah/Iwaria

La responsabilité de l’État

Si les parents des jeunes filles semblent cautionner ces actes barbares, il appartient à l’État, garant des droits de chaque individu au travers du législateur de veiller à ce que les délits connexes, tels que les coups et blessures (art.254 ord. N°12-PR-MJ du 12 juin 1967), le viol (art.276), le détournement de mineur, l’enlèvement, la séquestration et la traite (article 146 Code Civil), constituent des infractions pénales et soient retenus comme charges contre les auteurs d’un mariage par rapt.

Quelqu’un de votre entourage a été victime d’un mariage par rapt ? Dites-nous dans le commentaire comment cela s’est passé…

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Auteur·e

lafenetreetoilee

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