Le viol des enfants au Tchad : entre omerta et indignation

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Un jour, lors d’une session de travail sur les Violences Basées sur le Genre (VBG), une jeune fille de la vingtaine confessait son viol…

« C’est arrivé il y a une dizaine d’années » me dit-elle avec un air encore apeuré. Ce visage frêle dans un petit voile, et cette voix haletante témoignaient de ce cauchemar qui semble éternel… « Je n’étais qu’une enfant et je n’avais pas de raison de m’inquiéter car c’était mon oncle maternel… » L’homme qui n’a jamais été inquiété a usé d’un subterfuge pour se tirer de la situation et aujourd’hui la phobie de la jeune demoiselle et sa répugnance face à la gente masculine est grandissante. « Je ne veux pas que les hommes m’approchent car j’ai peur que ça se reproduise… » Une dizaine d’années plus tard, le cauchemar est intact, elle a de la peine à se reconstruire et vivre pleinement sa vie de jeune fille avec ce qui est désormais son plus grand secret, car dans la famille, il n’y a que sa grande sœur et l’oncle violeur qui savent ce qui s’est passé…

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A l’ère du numérique, on reçoit des nouvelles du monde entier dans ses fils d’actualités presque en temps réel. Et ces informations peu glorieuses sont généralement la partie émergée de l’iceberg, car combien sont ces lieux sans accès à internet où se passent des faits dignes des films d’horreurs les plus inimaginables ? Et que dire de toutes ces injustices qu’on décide d’étouffer au nom de l’omerta ?

L’Afrique traîne derrière elle une très mauvaise réputation de conflits armés qui favorisent l’expansion d’autres genres de violences et la plupart du temps, les victimes sont les femmes et les enfants. Ces fâcheuses situations ont fini par légitimer certains actes fondamentalement répréhensibles comme par exemple : une femme violée qui se doit d’épouser son violeur. C’est le cas de l’Éthiopie, et jusqu’en 2014 du Maroc (l’article 475 du Code pénal).

Ces derniers mois, vous avez dû voir circuler sur la toile africaine des images révoltantes d’enfants violés. C’est avec amertume qu’on se souvient de ces victimes ivoiriennes : Océane une fillette de 03 ans qui n’a pas survécu à son viol en octobre 2019,  Elisabeth, une fille de 12 ans violée par dix casques bleus, le viol d’une fille de 8 ans dans le Nord-Kivu en République Démocratique du Congo ou comme à Douala au Cameroun où un homme violait sa fille depuis ses 9 ans pendant 5 ans d’affilé…

Crédit Photo : TOBIN JONES

Les cas de viols au Tchad

Pour prendre la température du problème, il faut voir les chiffres en début d’année lors de la session criminelle de la Cour d’Appel de N’Djaména. Il y avait 45 affaires de viols sur les 75 dossiers examinés… Mais ces chiffres restent dérisoires comparés à la réalité, car chaque année, les victimes de viols se chiffrent par centaines réparties dans toutes les régions du Tchad.

Le seul hôpital Mère et enfant de N’Djaména enregistre en moyenne 10 cas de viols chaque mois soit une centaine de viols par an…

  • Le 06 juillet 2020, on apprenait avec effroi q’un homme de 65 aurait violé une fille de 07 ans ;
  • Fanné 16 ans, victime de viol dans la ville de Mongo ;
  • En mars 2016, une fille de seize ans Zouhoura est victime d’un viol collectif à N’Djamena ;
  • Un boutiquier viole une fillette de quatre ans…
Crédit Photo : Freepik

Le silence des victimes

Aujourd’hui quelques langues se délient avec beaucoup de timidité sur des vieilles histoires de viols, mais toujours avec la peur au ventre car même si le corps semble bien se porter dans la plupart des cas, la tête n’oublie jamais rien.

Une question revient souvent lorsqu’on parle de viol : pourquoi les violeurs ne sont pas traînés devant les instances judiciaires ? Dans un pays comme le mien, plusieurs raisons sont à prendre en compte.

La tradition

Ici, le poids de la tradition a fait en sorte que les victimes vivent sous la loi de l’omerta et souvent les affaires ‘’s’arrangent’’ en famille, par des dédommagements car les porter en public reviendrait à jeter la honte sur elle… entre temps, les victimes sont laissées à leur sort, sans accompagnement d’aucune sorte.

La pauvreté

Classé parmi les pays les plus pauvre du monde, cette situation affecte directement des centaines de milliers de familles tchadiennes qui ont du mal à subsister à leur besoins les plus élémentaires. Ainsi, les filles constituent un fond de commerce assez important et les parents (masculins) disposent d’elles pour leurs mariages afin de se faire de l’argent avec la dot. En cas de viol, le processus s’en trouve facilité.

L’ignorance

Le poids de la coutume aidant, la fille au Tchad n’a pas accès à l’éducation au même titre que le garçon. Sa réussite dans la société (qui est normalement l’affaire des  »hommes ») importe très peu et en cas de viol, elle est dans la plupart des cas considérée comme coupable aussi. Le fait qu’elle ne sache pas qu’elle pourrait saisir les autorités compétentes afin d’obtenir réparation la consolide dans sa position de  »chose ».

Ce que dit la loi

Le Tchad souffre d’un dualisme juridique qui n’arrange pas toujours la gente féminine.

Le code pénal tchadien bien que condamnant le viol, ne donne pas de définition précise de ce mot. Toutefois, toute personne reconnue coupable du viol d’une fillette de moins de 13 ans est passible de la réclusion à perpétuité assorti de travaux forcés. Cette disposition protège une autre selon laquelle le mariage des mineurs n’est puni que lorsqu’il est consommé avant l’âge de 13 ans. Et la cerise sur le gâteau, le plus souvent le mariage est arrangé entre les parents des futurs époux à partir de l’âge de neuf ans (pour la fille) sans même leur consentement pourtant une condition primordiale pour la validité d’un mariage.

Une avancée théorique notable est faite en terme de mariage des enfants. C’est la reforme du Code Pénal suite à son adoption par l’Assemblée Nationale, le 12 décembre 2016. L’âge légal du mariage au Tchad a été relevé de 16 à 18 ans. Depuis, l’on attend que ceci soit véritablement appliqué sur le terrain.

Crédit Photo : Issa

Ce pays est comme tout, rongé jusqu’à la moelle par la corruption. Corruption qui touche l’appareil judiciaire qui a bien des égards a été injuste envers les victimes et leurs familles.

Ainsi, lorsque qu’en 2016, le Tchad apprend avec effroi le viol collectif de Zouhoura par les enfants des hauts dignitaires de ce pays, il n’a pas fallu longtemps pour apprendre la lamentable mise en scène de l’évasion des tortionnaires

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Auteur·e

lafenetreetoilee

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